Association Récits de Vie


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Questions

L'autobiographie

Robert Ferrieux, Président de Récits de Vie,
répond aux questions de la rédaction :



1) D’où vient le mot « autobiographie » ? Et quelles furent les premières autobiographies ?


RF : Le mot est venu trop tard pour s'imposer d'emblée et absorber d'autres dénominations qui existaient avant lui et ont continué leur chemin après sa naissance. Une certaine confusion a d'ailleurs présidé à son apparition, qui s'est faite par étapes successives, avec des refus, des réticences, des hésitations.
Il semble qu’il ait d’abord été employé en Allemagne à la fin du XVIIIe siècle. «-biographie», avec un trait d’union, s’est trouvé ensuite repris par des critiques anglais en 1797 sous la même forme: «-biography». Cependant, l’allure compliquée du mot composé ne plaisait pas à tout le monde. L’association d’une racine saxonne à une composition d’origine grecque paraissait «», adjectif assez clair pour ne pas exiger de traduction.
Pourtant, en 1809, l’un des grands poètes romantiques, Robert Southey, l’utilise dans un article, toujours avec le trait d’union. Puis, après une éclipse de 20 années, il réapparaît dans l’une des plus célèbres revues littéraires de Londres, cette fois sous la forme qu’on lui connaît aujourd’hui, avec ses trois composantes sémantiquement grecques: «/bio/graphy». Pourtant, à de nombreuses reprises, le trait d’union revient sous la plume des spécialistes, jusque dans les années 60 du XIXe siècle. À vrai dire, ce signe de prétendue union témoigne plutôt des balbutiements de la typologie: H.G.Wells, en 1924, hésite encore; dans le titre de son ouvrage se trouve bien le nom «», mais l’adjectif reste «-biographical». En France, les dénominations «émoires [d’outre-tombe]», «[d’enfance et de jeunesse]», «[d’un enfant du siècle], «vie de [Henri Brulard], etc.» ont longtemps prévalu. Il faut vraiment attendre le vingtième siècle pour que s’impose «», encore que certains auteurs, et non des moindres, ne font guère de différence entre les termes. Sans doute a-t-on longtemps pensé que l’autobiographie constituait un sous-genre de la biographie: en 1928, André Maurois consacrait un remarquable chapitre sur l’autobiographie, mais à l’intérieur d’un livre intitulé «de la biographie». On sait aujourd’hui qu’il s’agit de deux genres différents: la biographie, chronique du temps mort, l’autobiographie, rivée au présent de l’être.
Les premières autobiographies sont difficiles à situer. Georges Gusdorf pense que c’est un phénomène occidental lié au christianisme. Pourtant, l’homme s’est toujours confié au burin, au stylet ou à la plume. La littérature latine, par exemple, comprend nombre d’écrits personnels, commentaires (César), lettres (Cicéron, Pline le Jeune), poèmes (Catulle), etc. Cependant, malgré de rares exceptions, en particulier, celle, ô combien importante, de Saint Augustin, ou l’attachant livre de la très catholique paroissienne anglaise Margery Kempe, dicté au curé dès 1428, l’exploration du «» n’est vraiment apparue qu’après la Réforme et, en particulier, à la Renaissance. La nuit de l’âme peuplée de terreurs pénitentes avait créé une culture de l’incarcération poussant à la confidence et incitant au dialogue avec Dieu et, par là, avec soi-même. Et lors de l’explosion des XV-XVIe siècles, l’émerveillement de soi donna un nouvel élan à l’expression personnelle. À l’homme renaissant, rien d’impossible: les lointains continents, le mystérieux royaume intérieur. Le «», c’était aussi «’Amérique»!

2) Dans sa première autobiographie qui vient de paraître (Un pedigree), Patrick Modiano s’arrête à l’âge de 21 ans. Pourquoi la plupart des auteurs deviennent-ils silencieux à l’âge adulte dans ce genre d’exercice ? (Ex: Gide, Sartre, Perec, Green, Guth, Dutourd…) Est-ce pour montrer la genèse de leur personnalité (qui se forge pendant l’enfance et l’adolescence) et nous faire mieux comprendre leur œuvre ? Ou y a-t-il d’autres raisons plus cachées, des épisodes ou événements dont l’auteur ne veut pas parler, par pudeur ou parce qu’il est devenu un adulte et qu’il sait qu’il est davantage responsable de ses actes?

RF : La question est pertinente car le problème existe. Il y a à cela de multiples raisons. La première est d'ordre quantitatif : une autobiographie, c'est long à écrire et quand on arrive au récit de l'âge adulte, on a moins envie de s'atteler derechef à la tâche qui paraît infinie. De plus, comme le précise l'énoncé de la question, les années de l'enfance et de l'adolescence sont si cruciales qu'on y revient sans cesse et, au fur et à mesure du vieillissement, elles tendent à s'imposer au présent. Puis, il y a l'indicible, les compromissions après l'innocence perdue, et tout le monde n'a pas envie de raconter cela, à moins que, tel Frédéric Mitterrand, on en fasse une œuvre, un « texte » comme il le proclame, et que cela serve de mise au clair d'une identité, pour soi, et, puisqu’il s’agit d’un personnage public, pour les autres qui, au fond, l’aiment bien. Rappelons-nous l'importance que donnait à l'attitude de l’autobiographe Hilaire Belloc (que j'ai cité plusieurs fois) lorsqu'il parlait de « pudor ». D'autre part, la vie active tend à privilégier le côté public, et l'autobiographie devient, en effet, Mémoires ou Souvenirs, etc. La vieillesse, sans doute, incite à se chercher et se définir, mise au point énonciatrice de sa propre vérité. Voyez Rousseau qui n'a eu de cesse de ressasser et corriger ses Confessions, même, après coup, dans Les Rêveries d’un promeneur solitaire. De toute façon, l'autobiographie est un genre dérangeant, douloureux, qui demande du courage, car il suscite l'effroi du mystère de soi.
Reste ce souci didactique évoqué dans la question: une attention délicate qu’aurait l’auteur envers son lecteur. L’autobiographie des premières années deviendrait une clef pour mieux comprendre l’œuvre. Semblable sollicitude reste, me semble-t-il, un vœu pieux: logiquement, l’autobiographe devrait alors publier son récit
avant de poursuivre son travail, ce qui n'est jamais le cas. D'autre part, lorsqu'un livre a été livré au public, il disparaît des préoccupations de son auteur. L'œuvre est comme abandonnée, presque abolie. L'interprétation en est laissée aux critiques dont les exégèses suscitent souvent l'étonnement. Enfin, et là se situe le point important, une autobiographie rédigée à cette fin serait faussée dès le départ, se transformerait en manifeste explicatif. Certes, bien des auteurs proclament qu’ils rédigent pour leurs descendants. Il s’agit-là d’un camouflage parfois inconscient, ou alors d’un véritable leurre. En général, on n’est pas vraiment maître de ce qu’on écrit: la mémoire a des manques, des déformations. Le souvenir se trouve réfracté par des prismes. Le champ du souvenir se rétrécit, pour soi, rien que pour soi. Le genre est éminemment égoïste ou, pour reprendre Stendhal, «égotiste». À ce compte, on peut se demander pourquoi il fascine le public. Outre la légitime curiosité d’entrer ainsi dans l’intimité, même revue et corrigée, d’un être connu et, souvent déjà apprécié, l’exploration de soi ouvre des perspectives vertigineuses, parfois poétiques, des gemmes d’écriture. Certaines pages du vieux et pourtant rageur Ruskin brillent dans Præterita d'un bonheur absolu, et est-il besoin de rappeler celles que Proust consacre aux rêves, à l'aubépine du temps perdu ou aux pavés de la cour du temps retrouvé.

3) Certains écrivains paraissent mépriser ou sous-estimer l’autobiographie (bien qu’ils s’en servent parfois incognito). Tout au plus la considèrent-ils comme à la lisière de la littérature. L’art et la véracité peuvent-ils vraiment cohabiter ?

RF : Je ne sais si les écrivains dont il est fait état ne cachent pas leur jeu ou ne se trompent pas sur eux-mêmes. Il n'est pas rare, en effet, d'entendre ou de lire: « C'est un premier roman, surtout autobiographique, forcément, car ensuite j'ai créé un autre univers ». L'autobiographie, semble-t-on vouloir donner à croire, est un passage obligé de débutant, dont on s'affranchit en prenant du métier. Et en fin de carrière, on voit ces mêmes auteurs publier leurs Mémoires, revenir, en quelque sorte, à la case départ.
L’ont-ils jamais quittée? Qu’on envisage, en prenant de l’âge, de se rassembler en un bouquet final est la chose au monde la mieux partagée. Les anciens reviennent au village, racontent à qui veut bien entendre leur maturité, puis leur jeunesse, enfin leur enfance. Celui et celle qui savent écrire les offrent au public, exorcisant leurs démons, glorifiant leurs faiblesses, se donnant l’illusion de l’objectivité. En fait, ils parlent d’eux-mêmes, non tels qu’ils ont été mais tel qu’ils sont au moment où ils s’expriment. Leur passé est mort et ce n’est que de l’ici et du maintenant dont il s’entretiennent (
hic et nunc).
Ainsi en a-t-il été, à leur corps et cœur défendant, tout au long de leur carrière. On ne parle ou n'écrit que de ce que l'on connaît. Graham Greene passe par Cuba ou l'Afrique, etc., et chaque fois, laisse un chef d'œuvre dont l'action se situe dans le pays rencontré. André Malraux fait de même pour la Chine, l'Espagne, etc. Cet exemple du lieu est symbolique: le temps, l'action narrés se nourrissent des milieux fréquentés, des personnes entrevues. L'imagination repose sur le socle du vécu, ce qui a été vu, entendu, senti ou appris dans les livres. Les sœurs Brontë (
Jane Eyre, Les Hauts de Hurlevent, La Locataire de Whitefeld) racontent, à l'exception du dernier ouvrage fondé sur l'alcoolisme de leur frère Branwell, les passions qu'elles n'ont vécues que par procuration, repues qu'elles étaient de romantisme littéraire, de conservatisme politique, d'âpreté de paysages. Le roman se fait alors le vecteur d'une cause ancrée au tréfonds de l'auteur: la liberté, l'amour, la religion, le bien, le mal, que sais-je? De plus, la littérature personnelle compte d'immenses chefs d'œuvre. Lorsque le « je » devient le sujet princeps du discours, on croise Saint Augustin, Montaigne, Rousseau, Proust et combien d’autres. Bref, que toute littérature soit écrite de la même encre que l’autobiographie, comme le disait en substance Albert Thibaudet, paraît une évidence. Le nier relèverait de l’illusion.
Il n’existe donc pas de hiérarchie. L’autobiographie ne se situe pas à une lisière, elle est littérature et toute littérature n’est qu’autobiographique. Se pose la seule question du talent ou mieux, du génie. L’observation, l’obsession, la foi, la perspicacité, l’effet de réel ou de rêve, la fantasmagorie n’ont pas de grande valeur en soi. Il leur faut passer par l’épreuve de l’écriture. J’ai analysé ailleurs cette naissance du souvenir à la réalité littéraire à propos de Rousseau. Seules, en effet, traversent les siècles les œuvres des grands écrivains, et les œuvres autobiographiques ne font pas exception. Le reste (histoires de stars, etc.) n’est que bavardage.
Demeure le faux problème de la cohabitation de l’art et de la véracité. Faux, car si l’on entend par « véracité » l’adéquation au réel de soi, l’autobiographie ne s’en départit jamais. Est « vrai » ce que je suis, mes mensonges, mes affabulations, mes stylisations, mes mystifications et mythisations y compris. J’ai souvent souligné dans
Récits de Vie que la notion de « fidélité » rend mieux compte de l'authenticité autobiographique. Quant à l'art, il est ou il n'est pas: s'il est, l'œuvre est bonne; s'il n'est pas, elle devient illisible ou simple document.

4) Lorsqu'on parle d'autobiographie, se pose inévitablement la question de la vérité. La plupart des autobiographes affichent, avec force, leur désir de sincérité, mais qu'en est-il vraiment ? L'affirmation de cette volonté, garante de l'authenticité du récit, ne peut-elle pas être mise en doute par le lecteur ?

RF : Certes, bien des écrivains autobiographes expriment leurs bonnes intentions. Je n’accorde pas beaucoup de crédit à cet affichage des couleurs. Je m’intéresse bien plus aux cartes qu’on abat.
C’est pourquoi il faut s’entendre sur ce qu’on appelle «érité». Est-ce celle, historique, du passé? Des mots, du noir sur du blanc, peuvent-ils ressusciter ce qui a été et n’est plus? La réponse est «». Le passé est mort; le présent qui fut n’est plus, il ne sera plus jamais. On a beau dire, on a beau faire, il a disparu. Alors, qu’en retrouve-t-on? Des souvenirs qu’on mue en phrases.
Le souvenir, d’abord, ce n’est plus la réalité mais une image mentale. On voit, entend, renifle, touche quelque chose de virtuel. Il y a donc fabrication, avec des choix, volontaires ou non, des manques, des ratés. Ce qui reste du passé s’est fait furtif, évanescent, partiel. Partial aussi: on se souvient d’un détail mais pas d’un autre. Pourquoi? La psychanalyse a tenté de rationaliser ce processus, en vain, me semble-t-il. On n’explique pas l’oubli qui a gommé tout ou partie, qui a fait que des pans entiers ont sombré, qui a épargné des îlots. La perception des choses, forcément fragmentaire au départ, voyage avec soi au long des années, se modifie, évolue au gré des aléas de la vie. Le souvenir qu’on en garde n’a plus rien du réel qui l’a engendré. Ce qu’on croit avoir été aujourd’hui est différent de ce qu’on en croyait hier et aussi de ce qu’on en croira demain. Ainsi, l’objectivité devient un leurre, une mission impossible.
S’ajoute à cela l’épreuve de l’écriture, nouvelle déformation, recréation en un autre langage parmi beaucoup, musique, peinture, sculpture, mouvement d’un corps. La plume hésitante transforme l’or du souvenir en plomb, la plume alerte change son plomb en or. Quelle merveilleuse aventure pour un fragment de passé de se trouver à la merci du génie, celui de Rousseau, par exemple. Le voici malaxé, trituré, décanté, promu à la lumière, source d’éblouissement verbal. Ce pauvre présent qui était est devenu trésor artistique, patrimoine universel, source de délectation.
À ce compte, si elle n’était pas impossible, l’objectivité serait-elle souhaitable? Je suis convaincu qu’il est vain de la rechercher. Sur ce point, je diffère complètement de la conception exprimée par Philippe Lejeune lorsqu’il a lancé son célèbre «autobiographique». L’auteur s’engagerait à la «érité»? Cela ne signifie rien: même lorsque Rousseau ment, il est absolument sincère. Ce qu’il évoque dans
Les Confessions évolue de chapitre en chapitre. Il se disait fautif, le voilà vertueux. Il s'est condamné en première instance, il s'acquitte en appel. Et dans Les Rêveries d’un Promeneur Solitaire, les mêmes faits, ou plutôt les mêmes souvenirs suivent la trace de ses pas, encore stylisés. Nouvelle absolution, voire béatification: Rousseau fait accéder Jean-Jacques au martyre, puis à la sainteté. Va-t-on le lui reprocher?
Bien au contraire, jamais l’autobiographe n’est plus intéressant que lorsqu’il exprime la seule vérité qui puisse se trouver à sa portée, celle d’aujourd’hui. Son imagination a déposé ses cristaux sur le rameau du passé? Excellent ! Son récit n’en aura que plus d’intensité. Il a mythifié sa vie? Tant mieux, il se raconte tel qu’il est vraiment. Le glorieux mensonge qu’il s’est forgé, c’est lui, au présent, palpitant de vie. Il a stylisé son passé? Bravo! Ce qu’il prétend avoir été est devenu œuvre d’art. Tout cela fait que je n’emploie jamais, lorsque j’évoque le genre autobiographique, les mots «vérité» ou «é». Celui que je préfère est «fidélité». Fidélité à soi, ici et maintenant. Là se trouve l’immense privilège, l’éblouissant miroir, la rutilance de la beauté autobiographique.
Ainsi, l’autobiographie, loin de constituer un genre particulier de la biographie, se situe à son opposé. La biographie s’exprime en termes de dates, de faits et de gestes. Elle s’efforce de déceler la vérité objective des comportements. Elle dénonce les illusions, arrache les masques, attaque les mensonges. Elle exerce un contrôle administratif sur les activités passées. Elle dresse des procès-verbaux de l’histoire personnelle. C’est une chronique du temps mort. L’autobiographie, elle, s’affirme comme le genre du présent, flexible, insaisissable. Elle ne copie pas, elle recrée tout à l’image d’une fidélité secrète. Par-delà les fluctuations de l’apparence, elle pose la main sur le corps chaud de l’être. Elle n’est point agenda du passé, mémento de l’existence. Elle découvre et formule les valeurs premières d’une destinée. Elle s’oriente tout entière vers la patiente élaboration de l’être personnel.
«pas tel que j’étais, mais tel que je suis, tel que je suis encore»
Saint Augustin, Confessions.

5) L'auteur qui se penche sur son passé ne peut prétendre à une relation exhaustive de sa vie. Ce serait évidemment impossible, pour de multiples raisons. Il va donc faire un choix arbitraire et subjectif. N'est-ce pas de nature à discréditer l'autobiographie ?

RF : On en revient toujours àla même idée: le but de l'autobiographie est-il de faire une copie-carbone du passé? Certains écrivains ont cru que cette conformité absolue était à leur portée. Victimes de leurs illusions assez communément partagées, ils ont vite dû déchanter. Ils croyaient en la toute puissance de la mémoire et des mots. L'échec de leur expérience leur a appris que l'une, aussi bien que les autres, n'étaient que des traductions, en un langage chaque fois différent, avec des mutilations, des transmutations, des créations. Le mot «éation», lui-même, ne me paraît pas approprié. On ne peut recréer ce qui n'est plus en une matière autre que ce qui a été. La réalité vécue, c'est des couleurs, des sons, des odeurs, des situations, des perceptions, des sentiments, des émotions, etc. Ce que j'en restitue se limite à des symboles conventionnels, un agencement de lettres d'alphabet. Et là, intervient une possible transfiguration. Là est le véritable pouvoir: accéder à l'œuvre d'art par le génie. Valéry écrivait: «du talent, on fait ce que l'on veut. Avec du génie, on fait ce que l'on peut». Ainsi, la star du moment donne dans la médiocrité et Proust, lui, bâtit une immense cathédrale verbale, dont chaque recoin rutile de cristallisations éblouissantes. La béance métaphysique entre le souvenir et la réalité qu'il croit restituer est comblée. La magnificence du verbe s'est emparée du matériau impur et l'a façonné en facettes de beauté.
J’ai lu des autobiographies se terminant par la mort programmée de leur auteur, soi-disant pour que l’œuvre reste complète. Ainsi, Uriel da Costa, Benjamin Haydon se suicident au jour dit. Ce «»’est pas leur plus grand acte de gloire. Ils ont triché avec eux-mêmes et le lecteur. On les plaint plus qu’on les admire. Leur œuvre autobiographique n’avait pas besoin de cela. Elle a servi de prétexte à leur désespoir. Il est d’autres écrivains qui, tels certains peintres, Rembrandt, Van Gogh par exemple, reviennent plusieurs fois sur l’histoire de leur vie. Leur recherche est passionnante, l’accomplissement sans cesse remis à l’horizon du devenir. Les différentes versions témoignent à elles seules, s’il en était besoin, des variations permanentes de la mémoire. On dirait que le thème se trouve repris, changé, en augmentation ou diminution, en miroir, comme dans les
Variations Goldberg (Bach) ou Diabelli (Beethoven). La comparaison musicale est pertinente: tout le monde connaît «! Vous dirai-je, Maman.» Lorsque Mozart s'empare de la mélodie, il l'expose puis la bouscule en un feu d'artifice sonore. Fusent les éblouissements, les gerbes de paillettes, les aubes éclaboussées. L'autobiographie, c'est cela: un thème: le souvenir, et des variations: le ou les récits qu'on en fait.
À ce compte, pour revenir à l’énoncé de la question, le choix de l’écrivain de soi, qu’il soit volontaire ou non (il existe des interdits, des régions inviolables, des recoins à jamais secrets), ne regarde que lui. Le lecteur ne peut s’arroger des droits sur l’œuvre qui lui est donnée. S’il a besoin de connaître la vie historique du Cardinal de Retz, il va consulter ses biographes. Il lit ses
Mémoires en un tout autre esprit: il sait que le médiocre Cardinal s'est forgé un personnage glorieux. On admire l'art de ce fabricateur, de ce magicien des mots. Même si on est dupe, ce n'en est que mieux: reprocherait-on à Turner que ses aquarelles ne ressemblent pas vraiment à la mer? Ou à Gauguin que ses Tahitiennes sont rigides? Ou aux fresques égyptiennes que les pharaons sont toujours représentés de profil? Je ne vois aucune raison d’intenter un procès. On n’embastille pas George Moore parce qu’il a savoureusement narré sa visite à Verlaine, alors qu’il ne l’a jamais vu. On ne jette pas Lamartine aux détritus pour avoir chanté La vigne et la maison, bien qu'on sache que madame de Lamartine a ajouté le ceps pour honorer les vers de son défunt mari.
Alors, abandonnons ces mots (discrédit, limites, invalidité, etc.) aux oubliettes. L’autobiographie est suzeraine, les autres genres sont vassaux. En toute écriture coule l’encre de la vie personnelle. Telle est notre condition: la solitude métaphysique des êtres n’autorise aucune dérogation.

6) Philippe Lejeune fait de ce qu'il appelle « le pacte autobiographique » le fondement de toute écriture de soi. Cette notion semble avoir été adoptée par la grande majorité des spécialistes du genre. Qu'en est-il vraiment et qu'en pensez-vous ?

RF : Un «» implique l'engagement. Le «pacte autobiographique» est l'engagement de dire la vérité. À l'opposé, se situe le «de fiction», présidant à la démarche romanesque. Vérité, qu'est-ce à dire? D'abord, qu'il existe une adéquation entre l'auteur, le narrateur et le personnage dont la vie est racontée. De plus, l'autobiographe, historien ou journaliste de lui-même, promet au lecteur que ce qu'il va lui dire est vrai, qu'il le croit vrai, qu'il ne lui ment pas. Cela implique des valeurs d'honnêteté, d'intégrité, de sincérité. Le lecteur soupçonneux a donc le droit de mener son enquête, de vérifier qu’il y a bien calque entre ce qui est écrit et la réalité des choses. S’il juge qu’il y a eu tromperie, il pourra en conclure que l’autobiographe s’est conduit en falsificateur et dénoncer la tricherie [cf. Philippe Lejeune, 2002, http://www.autopacte.org/pacte autobiographique.html].
Dire la vérité sur soi? Diable! Presque tous les autobiographes s’y «», en effet, dès le début de leur œuvre: Montaigne, Benjamin Franklin, J.J. Rousseau, Marie Bashkirtseff, A. Trollope, W.H. Davies, etc. Belles intentions! Gœthe, prudent, parle de
Dichtung und Wahrheit [Poésie et vérité]: il se méfie de lui-même, il sait qu'il affabulera, que son souvenir s'est incrusté d'imaginaire. D'ailleurs, il ne veut rien vérifier, écartant d'emblée ce qu'il appelle des «realia», les témoins matériels de son passé, ses notes, ses lettres, ses agendas. Il ne s’y reconnaîtrait plus et cela l’embarrasserait. Rousseau, lui, fait une proclamation flamboyante de sincérité. Texte épique, comme lancé à la Grande Armée des hommes du haut d’une pyramide de bonne conscience. On sait ce qu’il en advint: les Confessions sont serties de mensonges, lesRêveries font accéder leur auteur au martyre [cf. réponses aux questions précédentes].
Sans doute est-il opportun de dissocier les notions de «érité» et de «sincérité» en matière d’autobiographie. Même lorsque Rousseau ment, il reste totalement sincère. Je vais encore plus loin: c’est quand il se ment qu’il devient le plus lui-même. J’ai montré ailleurs [cf.
De l’autobiographie littéraire, éd. Récits de Vie, Perpignan, 2002 et La littérature autobiographique en Grande-Bretagne et en Irlande, Paris, Ellipses, 2001, pp.23-129] qu'en fait, ni la vérité, ni la sincérité ne sont nécessaires à la réussite du genre et, au contraire, que leur recherche systématique le paralyse. La décantation des ans, la stylisation de l'expérience, la mythification du personnage sont plus authentiques que l'impossible chronique pointilleuse du passé. Le lecteur n'a que faire d'un biographe de soi: il sait qu'il lui manque l'objectivité, le détachement, le sens critique. Ce qui l'intéresse, c'est l'œuvre, et, si possible, l'œuvre d'art. Une grande autobiographie comme celle de Ruskin [Præterita, déjà évoquée] est un monument de bonheur verbal, un Eden de beauté où coulent les ruisseaux cristallins, les guirlandes fleuries, les hautes herbes des prés. Ruskin, pourtant, se minait d'amertume féroce, de ressentiment sauvage. Tout cela, il l'a gommé, il s'en est purgé. La catharsis, volontaire, annoncée, ne condamne pas son livre. Loin de là! Elle le magnifie, le glorifie. L'autobiographe a livré-là sa plus belle vérité: Ruskin est resté fidèle à l'idéal de lui-même. Il a chanté la poésie de ses rêves.
Voilà qui conduit à un autre problème: pendant longtemps, Philippe Lejeune a rejeté l’autobiographie en vers. Le récit, écrivait-il, se devait d’être rédigé en prose. Il n’était pas le seul: un des pionniers de la compilation et de la critique autobiographiques, l’Américain William Matthews [
British Autobiographies, An Annotated Bibliography of British Autobiographies Published or Written Before 1951, Los Angeles, Archon Books, University of California, 1955, 1968] écarte The Prelude de Wordsworth pour la raison qu'il est écrit en vers blancs (décasyllabes iambiques non rimés). Depuis peu, Lejeune a élargi le champ et admis la possibilité d'une écriture poétique. Il a eu raison: la poésie, le poème en prose, sous toutes leurs formes, conventionnels ou libres, peuvent servir de support à la démarche autobiographique. Pour reprendre l'exemple cité supra, Le Prélude, outre l'extraordinaire beauté de ses vers, reste une œuvre autobiographique majeure du début du XIXe siècle. C'est l'enfance, l'adolescence et la jeune maturité du poète, avec ses bonheurs, ses rêves, ses vertiges, ses profanations, ses regrets, ses culpabilités, ses détestations. Ce n'est pas la logique du discours qui en régit les développements, mais l'imagination sans cesse renouvelée des associations d'idées, de sensations, de perceptions diverses. En vain se retrouverait-on dans la chronologie: l'œuvre transcende la séquence du passé pour converger vers l'élu, celui que Hugo appellera «'écho sonore», Baudelaire»le phare», Rimbaud le «», le visionnaire dont la vérité se confond avec la prophétie.

7) Lors de vos réponses précédentes, vous semblez vous intéresser plus particulièrement aux autobiographies littéraires des grands écrivains. Pensez-vous que les réflexions que vous apportez sur le genre s'appliquent également aux simples récits de vie, aux témoignages d'inconnus - parfois très émouvants - tels que nous les publions régulièrement dans Plaisir d'écrire ?

RF : Certes, je crois difficilement en la toute puissance des mots. La réalité vécue est forcément plus riche que la transcription qui pourra s’en faire. Cela vaut pour n’importe quelle forme d’expression: écriture, peinture, danse, etc. Ou plutôt, dès qu’il y a représentation, on passe à un autre domaine que j’explique en parlant de «», résultante de la chaîne des traductions diverses: cristallisation du vécu en souvenir, transcription de ce souvenir en, pour nous, texte. De plus, la solitude métaphysique de l’être, l’incommunicabilité inhérente à sa condition font barrière entre l’écrit (de l’un) et le lu (par l’autre). Paradoxalement, c’est ce qui confère à la tentative d’expression sa première noblesse, car elle implique un nécessaire dépassement.
C’est pourquoi les grands écrivains nous servent de référence. Réfléchir sur le genre autobiographique conduit à analyser leur démarche, leurs commentaires sur cette démarche et aussi leur art. J’insiste sur le privilège qu’ont leurs souvenirs d’être soumis à l’épreuve d’une écriture de maître.
Quand on aborde l’autobiographie, et celle que vous appelez «récit de vie» ne fait pas exception, on est conduit à se poser des questions:
Raconte-t-on sa vie sans passer par la fiction?
La reconstruit-on ?
Privilégie-t-on certains épisodes fondateurs ?
Les souvenirs d’enfance sont-ils primordiaux?
S’accommode-t-on de sa mémoire?
Partage-t-on une expérience proche de l’indicible?
Le récit de la vie d’un autre peut-il intéresser?
La réponse à tout cela est «», et il convient de le savoir.
Il y a forcément fiction, mais involontaire, donc à petites doses, et ce glissement reste, en soi, une forme de révélation. La restructuration
a posteriori, que Gusdorf appelait «éché originel de l'autobiographie», relève de la configuration même de la mémoire. Elle s'appuie sur des jalons précis, par exemple, les lieux où l'on a habité, les étapes de la vie familiale, les passages d'une condition à l'autre, avec des charnières, des étalements, des rétrécissements. L'enfance, si longue, si intense dans son bonheur ou sa souffrance, tient une place privilégiée. Pour son récit, comme pour celui des expériences adultes, la mémoire, mouvante, mutilée ou enrichie, telle qu'elle est restituée, garde l'authenticité du présent, au moment même où elle est transcrite. Certaines expériences défient l'expression: comment, par exemple, dire l'horreur vécue des camps nazis? Les mots, même ceux de Primo Lévi ou de Jorge Semprun, aussi puissants soient-ils, restent en-deça de la réalité. Gusdorf va plus loin lorsqu'il écrit: «réalité humaine, sous quelque aspect que nous nous efforcions de la saisir, ne s'offre à nous qu'en se dérobant. Le dernier mot, l'authenticité dernière, nous les recherchons toujours au hasard de nos représentations. Mais nous ne les atteindrons pas, car ils ne sont pas de l'ordre de la représentation» (Mémoire et personne, op. cit., p. 531).
Cela dit, le récit de vie suscite une réelle fascination qui nécessiterait une analyse en soi. Ainsi, et vous le soulignez, nos pages génèrent une émotion redoutable, dont ni les auteurs ni les lecteurs ne sortent indemnes. Leurs rires, leurs larmes, parfois leur détachement désabusé ou, au contraire, leur explosion de bonheur, leur nostalgie aimante ou leur froide détestation, tout cela s’accumule au fil de nos publications. Une association comme la nôtre engrange des trésors de vie: lieu de mémoire, laboratoire d’écriture, elle est dépositaire d’une grande aventure humaine. Des hommes, des femmes, issus de différentes strates sociales, reflètent de multiples particularismes, y laissent une part d’eux-mêmes, la plus cruciale souvent. Cette confiance, cette confidence aussi, tout cela inspire le respect et la reconnaissance. C’est pourquoi nous publions avec le même bonheur des auteurs rompus à l’écriture et d’autres parfois plus hésitants, mais dont l’expérience narrée est si forte qu’elle est comme un coup de poing reçu en plein cœur. Tous les registres défilent en nos pages: le tragique, le dramatique, l’ironie, l’humour, la nostalgie, le désir, le regret, la profondeur, la légèreté, le bonheur.
En cela, nous nous sentons investis d’une mission: sauvegarder, donner la parole, susciter l’envie et la joie d’écrire, offrir le plaisir de lire et d’être lu. Ce précédent «» n’est pas réservé aux animateurs de la rédaction: il englobe tous les adhérents, membres actifs ou non, car l’entreprise est collective. Il existe désormais un «Récits de vie», se manifestant par le besoin qu’ont certains de se retrouver plus souvent que lors des publications. Des rencontres sont organisées ici ou là: c’est notre suprême récompense.
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