Menu principal:
Notre revue
SOMMAIRE
Édito
Jean-Louis Berdaguer
Louis MacNeice
Robert Ferrieux
Baby-sitting
Désirée Boillot
Rêve de gloire
Robert Lasnier
Anna Erruel
Gérard Ambroise
Et maintenant, je flâne...
Jean-Louis Layrac
La tante Gabrielle
Philippe Duhamel
Le journal retrouvé
Christian Massé
Mirage en sablière
Catherine Moyon
La voyante
Henry Masson
Louise
Micheline Hecquard
La missive censurée
Roland Hervé
Le rire au laboratoire
Léon Servantie
De ma fenêtre...
Lucien Cordina
Trafic de mots
Monika
Rencontre avec Manuela Nogueira
Marie-Claire Fichet
Poèmes : Catherine May-Scheuer, Cécile Pecquet, Claude Schroeder, Colette Barthas et Arlette Henry-Ghesquier
EDITO
Fréquemment, nous sommes sollicités pour la publication d’ouvrages autobiographiques. N’étant pas une société d’édition, nous nous efforçons de donner les conseils les plus utiles. Grâce à Internet, il est maintenant possible de confier son manuscrit à un imprimeur et d’en acquitter les frais, suivant le tirage demandé. Il faut ensuite en assurer la diffusion, ce qui se traduit souvent par un parcours du combattant, qui en décourage plus d’un. Espérer une publication à compte d’éditeur, sans bourse déliée, relève du pur fantasme. Comme l’a écrit l’inventeur du terme « autofiction », Serge Doubrovsky, « Je laisse cela aux grands de ce monde…». Autrement dit : « Si vous n’êtes pas connu, passez plutôt votre chemin ». Cependant, on ne peut reprocher aux gens de vouloir parler d’eux-mêmes : a priori, c’est un des sujets qu’ils connaissent le mieux. Même parmi les authentiques écrivains, rares sont ceux dont l’autobiographie ne constitue pas leur véritable chef-d’œuvre, celui qui les a le plus inspiré. Il y a beaucoup à apprendre chez les gens ordinaires, leur vie n’est pas aussi vide qu’on pourrait le croire. Il suffit parfois de prendre le temps de les écouter: ce que nous admirons chez eux peut aussi se retrouver chez nous. A contrario, ils peuvent nous éclairer sur des sujets qui nous échappaient jusqu’alors. Quoique ressemblants, les hommes n’en demeurent pas moins uniques, chacun avec sa propre expérience. Aussi, malgré l’indifférence affichée par le milieu de l’édition aux autobiographes méconnus, je continuerai d’inciter ces derniers à poursuivre leur projet, en leur rappelant cette belle pensée créatrice d’Ernest Renan : « Ce qu’on dit de soi est toujours poésie ». J-L B.
Rêve de gloire
Par Robert Lasnier
Écrire… un rêve de toujours, un rêve enfoui, un rêve inscrit au plus profond de soi, mais si loin et si caché tout d'abord qu'on n'imagine même pas qu'on puisse l'abriter en soi. Et puis un jour, à la faveur d'on ne sait quoi, une émotion peut-être ou bien un souvenir, il se produit comme un séisme : au frémissement d'un mot,au détour d'une phrase,au son d'une syllabe, au rythme d'un quatrain, à la beauté d'un verbe inattendu, à la douce harmonie de deux rimes qui font venir une larme qu'on ne peut retenir, on comprend soudain que l'on portait en soi ce besoin d'écrire... C’est comme ça pour beaucoup d’écrivains…
Mais chez moi, l’envie d’écrire est née très simplement d’une histoire incroyable, l’histoire que voici: un jour, la nouvelle tomba, inattendue, inouïe, et pour tout dire invraisemblable : j'allais entrer à l'Académie Française ! Oui, vous avez bien lu, moi qui n’avais jamais écrit la moindre ligne, j'allais devenir Immortel et siéger sous la prestigieuse Coupole... C’est un copain qui m’avait appelé au téléphone pour m’annoncer ce scoop en baissant la voix, sur le ton de la confidence, et en me faisant jurer de n’en parler à personne dans l’immédiat. Bien sûr c’était une blague et j’avais raccroché en rigolant. Mais deux jours plus tard, on avait sonné à ma porte. J’ouvris. Un homme élégant aux cheveux d’argent, jovial et souriant, m’annonça la nouvelle après s’être présenté comme l’attaché du secrétaire perpétuel. Je protestai, mais mon interlocuteur insista, et m’assura que ce n’était pas une erreur, je serais académicien. J’exposai que c’était impossible, que je n’avais pas écrit une ligne… Je me sentais misérable, si insignifiant face à cette chose si belle et si grande, qu’on appelle Littérature. Mais il me regarda avec un sourire bienveillant:
- Vous n’avez pas écrit une ligne ? Bah ! Vous ne serez pas le seul dans ce cas ! Ni le premier ! Si l’Académie Française ne rassemblait que des personnalités capables d’écrire, nous ne serions pas quarante, mais quelques-uns, une dizaine peut-être, et encore!... Allons ! Il ne faut pas que ça vous inquiète. Dès votre admission au sein de notre vénérable assemblée, vous bénéficierez du concours de deux ou trois nègres. Ils se chargeront d’écrire à votre place les textes que vous signerez. Et ils auront à cœur, bien entendu, de rédiger votre discours de réception. De toute façon nous avions reçu votre candidature, et…
- Mais je n’ai jamais été candidat, moi, jamais !
- Allons, cher ami, il n’est plus l’heure de jouer au modeste! Nous ne saurions accepter l’hypothèse même de votre désistement… Considérez déjà que vous êtes des nôtres. D’ailleurs, regardez par la fenêtre !... Voyez cette limousine au pied de votre immeuble… Elle vous attend pour vous conduire auprès du Secrétaire Perpétuel, afin de régler quelques détails de procédure, et aussi pour prendre les mesures de l’habit vert qui sera confectionné pour vous… Ah, j’y pense, il faudra également que vous nous indiquiez la devise que vous souhaitez faire graver sur l’épée que vous porterez, c’est la tradition !...
Abasourdi, je ne savais que répondre. Mais une chose est sûre: la proposition avait remué quelque chose en moi. En un instant, j’entrevis ce que serait bientôt ma vie d’écrivain, et je compris tout ce que l’écriture pouvait apporter en termes de gloire, de notoriété. Je pris quelques instants pour imaginer ce qui allait se passer: dans une heure, on allait venir me chercher... Tout était prêt, la prestigieuse voiture, le chauffeur casquetté de bleu marine m'attendant en bas.... Les journalistes, mystérieusement avertis et se ruant dans l'ascenseur. La porte de mon bureau s'ouvrirait, et il me faudrait soutenir les regards des premiers flatteurs accourus à ma nouvelle gloire ! Je les imaginais devant moi, avec leurs sourires intéressés : les journalistes impatients, l'attachée de presse effervescente et pulpeuse, suivie du Secrétaire Perpétuel, s'avançant avec componction pour me saluer avec une chaleur solennelle : « Ah, très cher ami, le moment est venu pour vous d'entrer dans notre cénacle. Dans quelques heures, vous compterez au rang des Immortels ! Et je suis heureux de vous y souhaiter la bienvenue, avant même votre entrée officielle ! »…. Je n’arrivais pas à y croire... En même temps, je me dis que bien des choses changeraient dans ma vie si j’entrais à l’Académie. D’abord, je ne pourrais décemment plus continuer de vivre dans mon F4 d’Ivry. Il me faudrait un six pièces du côté du Marais, avec une vaste pièce de réception. Fini le RER et les communiqués des haut-parleurs: « En raison de l’arrêt de travail d’une certaine catégorie de personnel, le service est totalement interrompu ligne 7 », fini le bus en retard qu’on attend sous la pluie, fini le métro bondé, dans l’âcre senteur des moiteurs d’aisselles. Et puis j’aurais un chauffeur attitré: les avantages du taxi, le prix en moins ! Enfin… les femmes !... Ah oui, les femmes, ce n’était pas à négliger non plus ! Quand j’aurais revêtu l’habit vert, elles ne verraient même plus mon âge ! Au prestige de l’uniforme, auquel elles sont toujours sensibles, s’ajouterait le prestige de la littérature, l’aura de l’écriture, coup double pour moi, tout bénef! Et je vivrais dans une indicible félicité, n’ayant que l’embarras du choix, puisant dans un harem à mes ordres: toutes jeunes, belles, fascinées, parfois intelligentes, toujours subjuguées, et dont je pourrais me régaler à ma guise, au gré de mes fantasmes ! Ah, rien que pour ça, ça vaut le coup de devenir Immortel !... Oui, ce visiteur providentiel et inattendu, c’était la chance de ma vie. Il n’attendait qu’un mot de moi, que je prononçai:
- J’accepte !
- Et voilà ! Vous êtes enfin raisonnable! J’en suis heureux, très cher ami! Et tout à fait entre nous, je ne comprends pas vraiment pourquoi vous avez semblé hésiter… Mais bon, n’en parlons plus. J’ai juste à vous demander d’apposer votre signature au bas de ce document, pour officialiser nos accords…
L’homme me tendit un lourd stylo noir, un Mont-Blanc incrusté de nacre, à la plume en or. Tremblant d’émotion, je laissai échapper le stylo, qui se fracassa sur le sol, avec un bruit formidable !
Un bruit si fort que je me suis réveillé en sursaut, hagard ! Je dus me rendre à l’évidence, j’avais rêvé… L’Académie Française, la Coupole, l’habit vert et l’épée, tout ça n’avait été qu’illusion, je ne serais pas Immortel ! Mais ce rêve jeta en moi, pour toujours, l’envie d’écrire, pour tenter de retrouver un peu de cette gloire entrevue en songe, avec éventuellement un peu de talent… En sorte que, pour moi, écrire c’est vraiment, au sens propre, réaliser un rêve… L’autre soir, peu avant minuit, tandis j’étais encore à écrire, transpirant sur le clavier de mon ordinateur, ma femme m’a souri avec, m’a-t-il semblé, un brin d’ironie :
- Alors ?... Encore un nouveau récit ?... Ah là là ! C’est plus fort que toi, tu écris encore pour l’Académie !...
- Oh, mieux que ça, ma chérie !
- Hein! Mieux que l’Académie ?
- Oui, le concours de Récits de Vie ! ª